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Avec A4, le double pari de l’accueil des exilés et de l’installation paysanne

Les justices écologique et sociale sont difficilement dissociables l'une de l'autre. Preuve en est avec l’association A4 (pour Association d’accueil en agriculture et artisanat), qui développe depuis 2022 un « réseau d’installation et de solidarité paysanne ». Objectif : accueillir, former et donner un accès au travail et un accompagnement administratif à des personnes avec ou sans papiers dans les domaines de l’agriculture paysanne et de l’artisanat.


« Après ‘personnes en exil’ ou ‘en mouvement’, on trouve enfin un point de chute social et politique au terme transitif ‘migrants’ ». Ismaël, informaticien dans le Calvados, ne tarit pas d’éloges à l’égard des membres de A4 (pour Association d’accueil en agriculture et artisanat), à l’issue d’une projection publique présentant la démarche de l’association. Depuis 2022, A4 s’est donné pour mission de permettre aux personnes avec ou sans papiers d’être régularisées, par le biais d’une activité décente en agriculture ou artisanat, proche de leurs compétences et de leurs envies et vers une potentielle installation paysanne. Cependant, « le but n’est pas de forcer à l’installation, mais seulement d’ouvrir des portes », tempère Habib, membre fondateur et salarié de A4.


Le film « D’égal à égal » a été réalisé à l’occasion du voyage-enquête dans le Limousin, en février 2022. © PY Lerayer

Des « voyages-enquêtes » pour prendre conscience du pouvoir paysan

Afin de développer les outils d’accompagnement et d’aide, des membres de A4 se sont donc retrouvés pendant une semaine, du 9 au 14 octobre près de Caen (Calvados). L’occasion également pour les paysans et artisans normands de participer à l’émergence possible d’un réseau local, comme l’association a déjà commencé à le faire dans d’autres régions françaises. En complément, pour s’assurer des bonnes conditions de travail et d’accueil, A4 organise des « voyages-enquêtes » afin de rencontrer paysans et paysannes qui souhaitent accueillir et embaucher.


Le principe de ces voyages est de « faire émerger un réseau de fermes et d’artisans complices », souligne Gaël Louesdon, du collectif Reprise de Terre et qui accompagne l’association sur les notions, notamment, de foncier agricole. Pour Habib, ces enquêtes sont par ailleurs à l’origine de « belles rencontres en milieu rural ». Aline, bénévole et membre d’A4, voit plus loin. Pour elle, les voyages-enquêtes sont surtout des moments de « découverte de luttes en milieu agricole ».


Une approche qui flirte avec l’enquête militante, héritière des premières enquêtes ouvrières des 19e et 20e siècles, comme l’explique Paul, membre de A4 et du collectif d’enquêtes militantes « Strike ». D’après lui, ces travaux avaient à l’époque pour but d’améliorer les conditions de travail en dénonçant le capitalisme, le productivisme et l’exploitation ouvrière via des questionnaires à destination des ouvriers eux-mêmes. « Seuls les travailleurs connaissent leurs conditions. Et quand on mène une enquête sur ses propres conditions de vie, on se transforme », insiste-t-il. « C’est à ce moment qu’il y a une prise de conscience du pouvoir ouvrier ». Prise de pouvoir qu’entendent bien acquérir les membres de A4 en transposant ces enquêtes de terrain à la paysannerie.

 

Des serres sauvées en Bretagne

A Lannion (Côtes-d’Armor) notamment, ce travail de terrain a porté ses fruits. Un voyage-enquête y a été mené en septembre 2022, aboutissant sur la création d’un groupe local qui a pu enquêter sur les opportunités d’emploi et d’installation. A cette occasion, des serres ont été découvertes par les bénévoles Idriss et Aline sur les terres d’un agriculteur à la retraite. Celui-ci souhaitait revendre le terrain. Mais conquis par le projet d’A4, il a accepté de le mettre à disposition de l’association pour une durée de deux ans. Grâce à un contrat signé en mai 2023, les serres peuvent ainsi être exploitées jusqu’en octobre 2025. Plutôt que d’être laissées en friches, les premières expérimentations de plantes exotiques et tropicales ont été lancées, avec cacahuètes, gingembre, pastèque, melon, ananas, dattes, etc.


Au terme des deux ans du contrat, « il y a deux possibilités », expose Aline. « Soit la mairie décide de rendre la parcelle constructible, et les serres seront détruites ; soit la parcelle reste agricole et d’autres perspectives peuvent s’ouvrir pour ce lieu ». Mais cette option est a priori loin d’être la plus envisagée. « C’est le même problème dans toute la Bretagne : tous les terrains se vendent à des prix affolants », déplore Tarik, un des membres fondateurs de A4. Tout en cherchant d’autres lieux, des projets se dessinent dans les serres comme alternatives à l’accaparement urbain :  un projet de fournil mobile pour vendre du pain et organiser des ateliers autour du levain, un projet de réparation de vélos, des rencontres hebdomadaires avec des associations et collectifs du coin pour apprendre et se former ensemble. Des stratégies de sauvegarde qui pourraient faire pencher la balance, espèrent les membres du groupe.


Des membres de A4 lors du voyage-enquête à Lannion, en septembre 2022. © association A4

Composer avec le cadre juridique existant

Tout l’enjeu est ainsi de composer avec le cadre légal existant, dans la double optique de préserver les terres agricoles au profit de la paysannerie, tout en incluant les compétences et les envies des personnes avec ou sans papiers. C’est justement l’un des objets de la semaine de résidence en Normandie : élaborer un guide juridique pour accompagner à la fois les paysans et artisans ainsi que les personnes accueillies. Pour Gaël Louesdon, les « grosses entreprises », elles, n’hésitent pas à s’accaparer les terres agricoles « avec violence mais avec les outils juridiques et le droit existants ». « Mais pas avec les droits des étrangers », regrette-t-il.

Pour Elise Costé, juriste spécialisée en droit des étrangers et salariée de l’antenne caennaise de l’Association de solidarité pour tous les immigrés (Asti), « le législateur et les gouvernements favorisent un certain type d’immigration dans une optique utilitariste. Ils vont donc plus facilement délivrer des autorisations de travail aux personnes qui pourraient subvenir aux besoins dans les secteurs en tension ». Au risque donc de sombrer dans les dérives de l’exploitation dans des conditions indécentes de travail. « Des fiches techniques et des guides pour l’accès au travail pour personnes migrantes existent certes déjà, mais pas dans le monde agricole ». Pour A4, tout l’enjeu se situe donc là.


Travail autour des voyages-enquêtes pendant une réunion interne de l’association près de Caen (Calvados). © PY Lerayer

Redonner confiance dans des valeurs communes

Un enjeu dans l’air du temps, à en croire les événements récents en Bretagne, révélant des affaires de traites d’humains dans les entreprises bretonnes Aviland et Prestavic, actrices de l’agro-industrie et coupables d’embaucher des personnes sans-papiers dans des conditions indignes. « D’après le groupe local de Lannion, [ce genre de pratique] est monnaie courante », explique Tarik. Une habitude que cherche également à dénoncer l’association, pour « casser la tentation de l’agro-industrie d’exploiter des gens ».


Un positionnement franc, mais que les membres d’A4 refusent pour le moment d’inscrire dans un schéma purement politique. « On se pose encore la question de savoir ce qu’on affiche publiquement », admet Alitzel, salariée de l’association. Pour autant, « si tu ne t’occupes pas de la politique, la politique s’occupera de toi », estime quant à elle Aline, méfiante, en référence à un proverbe congolais. Tarik est plus offensif : « qu’on fasse ou non de la politique, il va falloir qu’on s’organise. Si on ne bouge pas on va se prendre des coups et se faire écraser par le rouleau compresseur de l’extrême droite. Le climat ambiant n’est pas d’égal à égal ». Habib approuve : « dans le futur on sera obligés de se positionner ». Tout en sagesse, Agathe, elle aussi bénévole de A4 présente en Normandie, retient de ce dissensus que « ce qui est important c’est qu’on a des valeurs communes ».


Un pouvoir fédérateur dans lequel se retrouvent largement Habib et Aline, qui ont trouvé dans l’association A4 une nouvelle façon de faire confiance. A eux-mêmes d’abord, mais aussi aux autres membres de l’association. « Avant, j’étais timide et je n’arrivais pas à m’exprimer en public », admet celle qui, deux jours plus tard, aura pris la parole devant une vingtaine de personnes pour présenter l’association. « Ça soigne des blessures, souffle à demi-mots Habib derrière un plein sourire. Si on continue comme ça, on peut changer le monde ! », continue-t-il enfin sous les sourires larmoyants d’Alitzel et de ses complices.

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